« Le peu qu'on peut faire, alors il faut le faire mais ne pas avoir trop d'illusions. »
- Théodore Monod -
Éloge de la paresse 2.0
J'ai longtemps hésité avant d'ouvrir un blog personnel. Outre de temps à lui consacrer, je manquais surtout de conviction : pourquoi s'investir dans une initiative me semblait-il aussi dérisoire ? Car mis à part la Nature et l'Univers Cosmique, rien ne me confrontait aussi brutalement à mon sentiment d'insignifiance que mes virées virtuelles sur le Web : sur l'Internet, tout, et son contraire, n'ont-ils pas été
dits déjà cent fois, mille fois ? L'impression que n'importe quelle requête, lancée sur Google
ou Bing, va de toute façon ramener des centaines voire des milliers de réponses,
d'images, de vidéos ..
Alors à quoi bon vouloir y rajouter encore et
toujours son infinitésimal grain de sel ...
J'ai ri un jour (que l'auteur, que ne citerai pas, m'en pardonne) en
tombant sur un "journal intime", car il y a des centaines de milliers sur
le Web, délivré .. à la Terre entière ! Le bon vieux cahier
d'écolier Clairefontaine, avec ses lignes Seyes, sa marge rouge, et un
joli stylo à plume à l'encre bleue, cadeau de mon épouse, crissant doucement sur le papier par un bel après-midi d'été, à l'ombre de la vigne de ma pergola, me semblaient tellement plus appropriés que ..
Blogger et mon clavier en plastique.
Quelles pouvaient donc être les motivations de ceux qui s'affichent ainsi : espoir (naïf) de sortir de l'anonymat ? Histrionisme 2.0 ? Remède au désœuvrement ? Angoisse de la mort ...
Même brillamment rédigées, leurs contributions me semblaient le plus souvent assez vaines (je n'ai pas dit futiles !), comme ces centaines de manuscrits d'été qui, chaque année à la rentrée, finissent dans les poubelles des éditeurs.
La vie est bien courte, notre temps compté, et nos traces sur la grève si éphémères qu'à peine imprimées la
mer les efface ..

Alors, un blog, mais pour quoi faire ?
Plus sérieusement : pourquoi des *millions* de personnes, dont beaucoup n'avaient rien rédigé de sérieux depuis la fin de leurs études secondaires (au siècle dernier ..) se lancent-elles dans la création, puis la tenue d'un blog personnel ?
On peut tout d'abord se dire que si elles choisissent de se répandre sur l'Internet, c'est vraisemblablement parce qu'elles estiment avoir quelque chose à partager. Sinon, un simple traitement de texte, voire un bon vieux cahier et un stylo-plume, sont, comme je l'ai écrit, bien plus appropriés.
Ensuite, et sauf à considérer que l'énergie et le temps personnels n'ont strictement aucune valeur, après tout pourquoi pas quand on est immortel, tout auteur raisonnable d'un blog espère en retirer une certaine gratification, sous une forme aussi variable que peuvent l'être les motivations et les personnalités des gens : financière, à travers le support d'informations publicitaires pour le compte d'annonceurs commerciaux ; égotique, par le sentiment de sortir de l'anonymat ; narcissique, par la contemplation des commentaires des admirateurs qui adooorent votre réalisation (et vous par là même ..) ; gout du travail bien fait, pour les esprits militants ; enfin, et très souvent, il y a cette profonde et étrange satisfaction procurée par l'échange gratuit, désintéressé, et purement altruiste.
On peut ainsi, selon ce critère de la motivation de l'auteur, classer les blogs selon un gradient, qui va de l'égocentrisme le plus achevé à l'altruisme immatérialiste, certains, sinon la plupart, se situant à mi-chemin des deux extrêmes et les associant avec plus ou moins de bonheur.
Parmi les motifs les plus "égocentrés", de tenir un blog personnel, on peut trouver un réel plaisir dans l'écriture, indépendamment du fait d'être lu ou non. Il y a aussi le sentiment de totale liberté d'expression, dans le fond et dans la forme, qui peut en lui-même être très agréable.
Un peu plus ouvert : "le blog familial" destiné à ses proches et ses amis. Son immense avantage sur les "réseaux sociaux", genre Facebook, c'est sa totale indépendance éditoriale vis à vis d'un site propriétaire commercial : simplicité voire dépouillement fonctionnel, totale liberté de mise en page, pas de censure, pas d'espionnage ni d'exploitation de vos données ... Il reste néanmoins fondamentalement égocentré.
Une troisième catégorie de blogs égocentrés, très nombreux, sont les sites d'auto-promotion, particulièrement ceux des artistes et des créateurs artistiques. Il s'agit d'offrir un catalogue, ou un échantillon de sa production, ou de ses compétences : arts graphiques, photo, vidéo, musique .. On se situe souvent entre le blog personnel et le blog professionnel.
A l'extrême opposé, parmi les blogs "altruistes", on va trouver toutes sortes d'initiatives visant simplement à diffuser de l'information ou à publier des connaissances, "parce qu'une information ou une connaissance ne vaut que si elle est partagée".
Et puis, entre ces deux pôles, celui de l'égotisme et celui de l’altruisme, eh bien on va trouver l'énorme majorité des blogs réels, qui associent à la fois la volonté de "parler de choses intéressantes" à celle de se mettre en valeur à titre personnel, ou à la recherche d'un profit financier, généralement en accueillant une régie publicitaire censée monétiser le trafic engendré par le site ..
La vieille histoire de l'aiguille dans la botte de foin
Mais ce qu'il faut retenir selon moi de ces diverses motivations de tenir un blog, c'est ce qu'elles impliquent les unes et les autres en matière de cible d'audience, en conséquence, de nécessaire stratégie pour l'atteindre :
Certes les blogs d'auteur, ou familiaux, n'en auront "rien à cirer", puisqu'ils ciblent un auditoire prédéfini de quasi-abonnés, ou .. ne ciblent personne, c'est du moins l'impression qu'ils essaient de donner ..
Mais les autres, comme ceux à vocation commerciale ou de promotion personnelle, vont au contraire chercher à "taper le plus large possible" : le gonflement de son égo, autant que celui de son compte en banque, vont être en effet directement conditionnés par l'importance du trafic sur le site, c'est à dire sa capacité à "draguer" les internautes.
La dernière catégorie enfin, celle des blogs "altruistes", aura pour ambition, plus modeste, de simplement "toucher" le public concerné par le sujet traité, ni plus ni moins.
Pour les premiers, les blogs d'auteur, la question de la visibilité du blog est sans objet, puisqu'ils s'en fichent.
Pour les seconds tout au contraire, et sauf à disposer par avance d'une exceptionnelle notoriété personnelle, elle est critique : l'immensité tentaculaire du Web, c'est aussi, mais en bien pire,
l'histoire de l'aiguille dans la botte de foin ... Ah mais je vous voir venir : "Et les moteurs de recherche alors, c'est pour qui ?...". Certes ces incroyables robots, développés par les Google, Bing et autres
Qwant, confèrent au Web une praticité quotidienne qui a véritablement changé le monde, mais ils ne sont pas les amis du
blogueur débutant, qu'ils mettent
instantanément en face de sa totale insignifiance et son absolue invisibilité ..
C'est pourquoi, s'ils désirent vraiment surnager dans le Maelström du Web, les auteurs de sites visant une large audience ne peuvent échapper aux fourches caudines du référencement par les moteurs de recherche. C'est une problématique qui relève de ce que les anglo-saxons appellent le "SEO", pour "Search Engine Optimization", discipline susceptible de réclamer une grande expertise de la part de spécialistes, surtout quand il s'agit de référencer les "sites vitrines" de grandes organisations, ou de commerce en ligne.
Mais si on s'en tient à un blog d'amateur, celui-ci pourra déjà obtenir par lui-même des résultats intéressants. De nombreux sites donnent tous les conseils utiles à cette fin, et j'y renvoie directement les intéressés (j'aime bien le travail d'André Dubois).
Une bouteille à la mer
Ne trouvant personnellement aucun intérêt à la tenue d'un blog "égocentré", je n'étais pas davantage intéressé par l'idée d'ouvrir un blog à caractère commercial et, proche de la retraite, encore moins un site professionnel consacré à la démonstration de mes pourtant vastes compétences ...
Le doute, et surtout la paresse qui s'en nourrit, semblaient devoir l'emporter, quand une idée commença à m'asticoter : malgré sa profusion apparemment sans limites, ne reste-t-il pas quand-même, et peut-être même souvent, des interrogations bien spécifiques auxquelles le Web n'apporte pas de réponse satisfaisante ? Une problématique suffisamment incongrue pour que les moteurs de recherche ne nous
renvoient pas vraiment d'information utile à son sujet ? Comme des friches, des trous noirs, ou plutôt blancs, nichés au cœur des milliards de
pages qui constituent la Toile ...
Il m'apparut également que, par une sorte de manifestation de la loi des grands nombres, la fréquentation du Web est telle qu'il doit bien y avoir quelqu'un, quelque part, qui se pose déjà, ou sinon va bientôt se poser la même question que vous, aussi
saugrenue soit-elle ... Et ça pourrait devenir intéressant, voire carrément "sympa" de pouvoir l'aider, peut-être même communiquer ...
A ce stade l'idée d'un "blog altruiste" devenait une option intéressante, mais confronté au même problème du chaos cosmique de l'Internet, comment ce "quelqu'un" va-t-il pouvoir apercevoir notre infime bougie sur l'océan ? Devrons-nous, nous aussi, passer l'épreuve du référencement ?
En fait la réponse est fort heureusement "non". Pourquoi ? Parce que le caractère spécialement "insolite" de notre message constitue son "passeport Google" : les moteurs
de recherche lui accorderont d'autant plus d'intérêt, et donc de visibilité, que nos articles traiteront de concepts rares,
caractérisés eux-mêmes par un vocabulaire riche, mais "improbable". C'est ce que les spécialistes du SEO appellent le "référencement naturel" et c'est précisément ce que réussissent en continu par exemple les sites scientifiques ou techniques très spécialisés, puisque c'est leur nature même que d'être hyper-spécifiques.
Nous ne devons cependant pas trop rêver en rédigeant nos premiers petits "posts", même très spécialisés, car leur rareté conceptuelle n'assure qu'une partie des scores que leur accordent les moteurs. Les spécialistes estiment ainsi à prés de deux-cent le nombre des critères qu'utilise Google pour qualifier les pages qu'il compile, indexe et classifie à l'écran. Une autre partie très significative des scores attribués par les robots dépend par exemple de la notoriété du contenu qu'ils indexent. Celle-ci est évaluée sur la base du nombre de références externes à notre blog, en fait les liens URL qui y renvoient, relevées par les robots au fil des dizaines de milliards de pages qu'ils indexent au fil de leur parcours du "Web", ce dernier point expliquant par ailleurs les délais souvent importants entre la mise en ligne d'un contenu et son apparition effective dans le classement renvoyé par les moteurs.
Donc plus notre blog sera cité par d'autres sites, et plus il grimpera dans les classements. Mais me direz-vous alors, plus mon sujet sera "pointu", et moins justement il aura de chances d'être cité par d'autres sites, et donc d'être bien noté par Bing ou Google ! Certes, mais en même temps, si votre sujet est tellement spécialisé que le résultat d'une requête se réduit à quelques pages, voire quelques références seulement, alors votre contribution aura une bonne chance d'y figurer.
Il restera cependant souhaitable d'être patient, et aussi de chercher à obtenir quelques liens externes, c'est à dire d'autres sites citant le vôtre. Là aussi de nombreux blogs fournissent différentes ficelles pour y parvenir, comme par exemple celui d'André Dubois, ainsi que toutes sortes de conseil pour rendre vos articles "appétissants" pour les moteurs qui les indexent.
En conclusion
Tenir un blog peut être utile, et même très utile, pour soi-même et pour les autres, et aussi fort motivant, mais à moins bien sûr d'être totalement indifférent au fait de perdre son temps, nous n'avons le choix qu'entre deux stratégies :
Soit nous nous adressons au plus grand nombre, en parlant de cuisine, d'automobile, de sport, de nos voyages, ou de tout autre sujet "grand public" : sous peine de volatiliser en vain notre faible énergie, nous devrons alors impérativement nous lancer dans la course mondiale au référencement. Et à moins bien sûr de vous appeler Bill Gates, Elon Musk ou Madonna .., "c'est pas gagné", surtout si on n'est pas un spécialiste de la question ...
Soit, à l'exact opposé, nous visons le public très restreint concerné par un domaine très spécifique, ce qui devrait nous permettre de faire l'économie de ce laborieux travail d''optimisation Google", à condition toutefois que vos articles ne soient pas spécialisés, mais hyper-spécialisés - et qui plus est d'un volume significatif (~2000 caractères : exactement comme ce post ..).
Alors, vous pourrez espérer ajouter quelques infinitésimaux grains de sable à la montagne du savoir universel, et sinon, eh bien c'est comme les jeter directement dans la rivière : personne ne vous lira jamais ..
Sainte-Anastasie-sur-Issole, 27 mai 2020.